
Présentation
Les Annotations d’un lieu (acronyme ADUL) sont des pièces de musique électronique et instrumentales dédiées aux lieux sur lesquels elles sont données. Ce furent, au départ, des pièces solistes, interprétées au cours d’interventions furtives et spontanées, au moyen de dispositifs aisément transportables (petits claviers midi, capteur de mouvements, de pression, de positions, manettes Wii, etc.. ), puis l’aventure a pris un tournant plus collectif
Leur mode d’élaboration relève à la fois de l’improvisation et de l’oeuvre ouverte, genre littéraire et musical privilégiant la notion de mobilité, apparu en Europe et aux Etats-Unis à partir des années 50/60 du XXe siècle. Chaque pièce contient dans ses matériaux, sa structure ou son mode de présentation, plusieurs éléments (sonores, visuels, thématiques) apparentés au site de l’interprétation. Chaque intervention se fait spontanément, sans qu’aucun public ne soit averti de son occurrence.
Expérience et quotidien
Plusieurs questionnements sont à la source de ce projet, se superposant
au désir d’interagir avec certains territoires de l’espace public et avec leurs occupants :
Y a t-il une place pour l’invention poétique (sonore, musicale etc…) au sein de notre monde quotidien, comme l’avaient rêvé les artistes des Avant-gardes du siècle dernier ?
Qu’en est il aujourd’hui des projets de renouvellements formels et esthétiques de la modernité artistique, et de l’ambition ainsi définie par le théoricien de l’art et sociologue Peter Bürger dans son livre Théorie de l’Avant-Garde : « Instaurer à partir de l’Art une nouvelle pratique de la vie » ?
Mais des questions plus simples et plus naïves motivent ma démarche: Peut on présenter de la musique expérimentale en extérieurs dans les mêmes conditions que n’importe quelle autre musique, classique ou populaire, en dehors de toute structure institutionnelle (commandes d’installations ou de performances in situ pour des festivals hors-les-murs etc..) ? Comment réagissent en pareil cas les personnes présentes sur les lieux ? Y a t’il rencontre, dialogue, indifférence, rejet ? Un public se forme t’il spontanément lorsque personne n’est averti ?
Plus concrètement
Ces pièces, que je conçois aussi comme des esquisses de plein air, ont connu plusieurs extensions dans le cadre de concerts, conférences et festivals. Par exemple, l’Annotation 3 a fourni l’essentiel des matériaux des Pièces Jointes (pour violon et violon midi) et des Pièces Rapportées (duos pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, tablette graphique et manette Wii) créées en mars 2012 au Festival Aspect des Musiques Actuelles à Caen.
C’est dans l’ensemble un projet qui, d’un point de vue de ses conditions techniques, se revendique de taille modeste; légèreté et portabilité sont caractéristiques de ses dispositifs
Dispositif « non-immersif »
Du point de vue de son dispositif de diffusion (des sources audio de petites dimensions, dispersées dans un environnement, le plus souvent de plein air) l’état d’esprit de notre démarche va à rebours du concept d’oeuvre immersive.
En effet les ADUL ne visent pas à substituer un espace artificiel à l’espace réel (et naturel) mais plutôt à se chercher une place au sein de ce dernier.
D’une certaine façon, cet espace commun, dans lequel nous sommes, de fait, immergés quotidiennement, les récents développements technologiques semblent nous inviter à nous y soustraire et nous en isoler pour lui préférer des milieux acoustiques fermés aux propriétés quasi hyper-réalistes (la multiplication des écoutes sous casques ou des systèmes immersifs de multi-diffusions sous dômes en sont des exemples notoires)
C’est au contraire à l’air libre, en y risquant quelques sons et notes supplémentaires que, dans le sillage des nombreux artistes engagés dans l’aventure du son in situ , nous proposons de découvrir et apprécier différemment l’autre expérience immersive, celle à laquelle nous invite notre environnement sonore ouvert et quotidien
Situations, accroches
L’idée d’accroche renvoie au besoin de trouver par les sons et leurs différents agencements un moyen d’adhérer musicalement aux terrains sur lesquels ils se déploient et, pour citer le sociologue Hartmut Rosa, d’entrer en résonance avec eux. Cette accroche peut être de plusieurs types:
Accroche matérielle: par le choix des matériaux de départ; tout commence en effet par des notes prises sur carnet (des annotations au sens littéral du terme) ou sur un de courtes vidéos prises au portable, puis par des prises de sons effectuées sur place ou constituées d’objets récoltés in situ, ou bien encore d’objets physiques (collectés sur place ou ailleurs) rappelant métaphoriquement ceux du lieu investi; c’est typiquement le cas des trois Annotations des site de Bercy et de la BNF dont les matériaux échantillonnés proviennent de prises de sons de verre, de pages de livres, de cartons… objets possiblement évoqués par l’aspect des tours de l’édifice de l’architecte Dominique Perrault et de son parvis.
Accroche formelle: Il s’agit là d’explorer un mode de fonctionnement propre au lieu de l’intervention. Par exemple, avec ses alternances de jingles, de voix égrenant dates et horaires et ses séquences rythmiques, l’Annotation 6 (Paris, Quartier de l’Horloge) fonctionne selon le modèle des anciennes horloges parlantes…
Accroche thématique: Un type d’accroche pertinent lorsqu’il s’agit d’évoquer une idée, une notion, ou un thème spécifique au lieu investi. C’est le cas par exemple d’un passage vocal de l’Annotation 8 qui se déroule en matinée au Parc de Belleville, lieu où se rassemblent plusieurs communautés asiatiques et particulièrement certaines issues de la diaspora cambodgienne. J’ai choisi comme matériaux vocaux de ce passage des extraits de témoignages audio de personne ayant vécu au Cambodge sous la dictature Khmer Rouge
D’autres accroches, plus directement fonctionnelles sont bien sûr évocables pour mettre en mouvement lieux de méditations, aires de jeux, ou rassemblements politiques etc… Ce dernier point, déjà amplement développé et débattu par de multiples théoriciens, renvoie d’ailleurs à la dimension fonctionnelle de toute musique ou de toute autre production artistique et à leurs différentes mises en situation; “Situation” étant d’ailleurs aussi un terme autour duquel se sont agrégées de très nombreuses actions, réflexions et controverses qui influencent naturellement mon projet
Accroches et interactions
Au départ en fait, l’idée d’accroche a dérivé de celle, plus vaste, d’interaction. Dans son acception technique, le mot “interaction” était en effet très à la mode au moment ou j’ai commencé à m’intéresser à la musique environnementale, mais a été par la suite, éclipsé par celui de “temps réel”. Or, à mon avis, ce dernier terme ne recouvre pas le large registre de significations que couvre celui qu’il a détrôné dans le vocabulaire de l’informatique musicale. Plus polysémique, “interaction” a en effet un sens plus philosophique, moins exclusivement technologique, et correspond plus à ce que vise le projet des ADUL.
Premières sorties
La première Annotation a eu lieu en Mai 2011 sur l’esplanade de la Bibliothèque Nationale de France, à Paris. Quatre autres ont pris pour cadres les parcs de Belleville et de Bercy et lapasserelle Simone de Beauvoir ; ensuite, deux nouvelles interventions au Parc de Belleville, les Annotations 7.1 et 7.2, ont eu lieu cette fois en duo avec la contrebassiste Margot Cache, puis, plus récemment, deux autres dont nous reparlerons plus loin. Les dernières en date a vu le jour plus récemment au Square du Nouveau Belleville, groupe d’immeubles du XXe arrondissement de Paris et dans le quartier Ménilmontant
L’ Annotation 6, une double adresse
Avec la complicité des éditions Le Tripode et de La Muse en circuit, l’Annotation 6 s’est construite autours de l’Ode à la ligne 29 des Autobus Parisiens de Jacques Roubaud, plus précisément ses strophes onze et douze, dédiées au Quartier de L’Horloge où cette Annotation a été crée sous forme de performance à l’occasion de la publication du livre et des 80 ans de son auteur
L’Annotation 6 existe en deux types de versions: l’une d’extérieur, performance musicale créée en octobre 2012 dans le Quartier de l’Horloge, l’autre, destinée au concert, créée au Petit Palais et au Centre Georges Pompidou et à La galerie Binôme en novembre et décembre 2012. Une autre série de performances dérivées de cette dernière a eu lieu à l’occasion du Printemps des poètes 2013 sur plusieurs niveaux de la Médiathèque Hélène Berr à Paris . Une nouvelle version de concert de cette pièce, l’Annotation 6.2, pour sampler, manettes Wii et multi-diffusion a été créée en juin 2014 dans le cadre d’un concert de l’INA-GRM à la maison de la Radio, puis sur les scènes d’autres villes
Annotation 8 – Polyphonie mobile
Une importante bifurcation s’annonce avec les diverses versions de l‘Annotation 8 (Parc de Belleville, 2022 ) qui, contrairement aux sorties précédentes, est construite sur un socle polyphonique pré-enregistré, et non plus seulement autours de pièces interprétées par un soliste. Plus concrètement, de petits groupes de cinq ou six personnes traversent le paysage, munis de haut-parleurs portatifs, chaque haut parleur diffusant une des pistes constituant cette polyphonie à géométrie (ou géographie) variable. La notion de mobilité, présente depuis le commencement du projet des ADUL se retrouve ainsi explorée au sens le plus littéral du terme bien que les contenus sonores ici utilisés aient été préalablement fixés.
Annotation 9 – Installation de poche
L’ Annotation9 a été élaborée durant la période du confinement national lié à la crise du Coronavirus en 2020, et crée au mois de mai de cette même année par la fenêtre du premier étage du 11, Square du Nouveau Belleville qui est le lieu où s’est déroulé mon confinement. C’est, du point de vue de l’équipement, la plus modeste et la plus transportable des ADUL
Annotation 10 – Circulation
Le dernier virage en date porte un double titre; l’Annotation 10 s’intitule en effet également Circulation, en raison d’abord du mode de locomotion choisi (le vélo) , de son plus vaste champs de diffusion et de résonance (le quartier Belleville-Ménilmontant et alentours) et aussi de son caractère éclectique, visant à faire coïncider des univers sonores plus hétérogènes.
C’est donc cette fois à bicyclette que les porteurs de sons, équipés de leurs haut-parleur portatifs, parcourent les rues de ce périmètre (d’ailleurs extensible à celui des arrondissements voisins), le point d’accroche étant un fragment de la mémoire sonore du quartier, celle des concerts spontanés donnés par ses habitants chaque soir à leurs fenêtres, là encore au moment de la crise du Covid.
Ici, comme pour l’Annotation 8, se retrouve, pleinement affirmée, l’idée de musique passante, inspirée, entre-autre, de la pratique des fanfares et de diverses formes de processions
Musiques passantes ?
A partir de cette dernière pièce, un titre alternatif possible à ce projet pourrait donc être Musique passante
Cette formule pourrait désigner aussi bien l’ensemble des musiques à sources mobiles que celles que l’on écoute « en passant », par hasard ou intentionnellement.
D’une certaine manière, toute musique passe quelque part, traversant les espaces, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs, les instants ou les époques. C’est à leur dimension éphémère et à ces différentes formes d’attaches territoriales que se consacre cette recherche.
Ancrages et déracinements
Pour se renouveler, musique et création sonore ont besoin de nouveaux ancrages, de nouveaux points de contact avec le réel et ses différents acteurs; ancrages durables ou provisoires, tantôt stables, institués et attendus, tantôt flottants et imprévisibles, offerts à l’initiative de chacune et de chacun.
Cherchant leur place dans cette dynamique, les Annotations d’un Lieu aspirent à forger à chaque territoire investi une sorte de micro-rituel sonore provisoire, à tout instant dispersable, mais toujours prêt à se recomposer ailleurs et autrement
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